L'immeuble Yacoubian

Un roman de Alaa El Aswani

traduit de l'arabe par Gilles Gauthier

L'Immeuble Yacoubian est l'un de ces somptueux bâtiments du centre-ville du Caire, vestige de la splendeur disparue de l'Egypte cosmopolite de la première moitié du XXe siècle. S'y sont installées, au gré de l'exode des étrangers, de la révolution nassérienne, puis de l'affairisme des nouveaux riches et de l'afflux des ruraux, des populations hétéroclites dont la cohabitation improbable symbolise le mélange social explosif du Moyen-Orient d'aujourd'hui. C'est Pot-Bouille de Zola ou Passage de Milan de Michel Butor, dans une société devenue folle, où la cupidité et la misère se côtoient avec une sourde violence dont se nourrit l'islamisme armé...

Par la fécondité de sa veine, Alaa El Aswani évoque la tradition réaliste du roman populaire égyptien moderne, qu'a incarnée un Naguib Mahfouz - peignant de grands chromos contrastés qui ont inspiré d'innombrables feuilletons télévisés et productions cinématographiques locales...

Mais là où le roman populaire ou le feuilleton diluent la critique sociale dans la chansonnette et folklorisent la misère pour la rendre souriante, Alaa El Aswani subvertit les canons de cette fiction convenue pour en faire un diagnostic sans concessions du drame que vit la société égyptienne d'aujourd'hui, et, au-delà, une bonne part du Moyen-Orient et du monde musulman - tout en sachant parler un langage qui est à même de toucher la masse des lecteurs, par-delà les cénacles littéraires ou universitaires.

Plus encore, L'Immeuble Yacoubian brise les tabous majeurs de l'hypocrisie religieuse qui pare la violence sociale et politique, en faisant du sexe la métaphore par excellence des rapports de pouvoir et le révélateur de leur cruauté... L'Immeuble Yacoubian est un chef-d'oeuvre du roman arabe contemporain...

Gilles KEPEL, Le MONDE, 28 avril 2006

En plein coeur du Caire, l'immeuble. Une odeur de désinfectant flotte sur le palier. Au Caire, la chose est plutôt rare. Comme au bas de l'immeuble, où se pressent les voitures et les vendeurs de fruits assis sur leur carriole, on respire d'ordinaire dans la capitale égyptienne un complexe mélange de gaz d'échappement et de poussière, d'effluves alimentaires et de pisse de chat. Mais, au troisième étage, chez Alaa El Aswany, c'est le détergent qui domine. Rien de bien étonnant : Alaa El Aswany est dentiste. Dans son cabinet au bord du Nil défile au gré du jour toute une humanité terrorisée par les caries et les abcès dentaires. Pour décontracter ses patients, le dentiste leur parle. Il les écoute beaucoup aussi, et recueille, le temps d'un détartrage, le bruit, les rires et les tourments de leurs mondes.

Avec sa cravate rouge dépassant de sa blouse blanche, sa roulette à portée de main et son allure débonnaire, Alaa El Aswany a l'air de tout, sauf d'un écrivain. Et pourtant, il en est un, et pas des moindres, boxant en catégorie poids lourds, du côté des phénomènes littéraires. En publiant en 2002 l'Immeuble Yacoubian, il a lâché une vraie bombe, qui, en échappant par miracle aux fourches de la censure, a secoué l'Egypte bien au-delà de ses prétentieux cénacles littéraires.

Sexe, corruption, religion, la trinité des tabous est disséquée dans cette autopsie de l'Egypte contemporaine, à la fois drôle et cruelle... La galerie de portraits est truculente, elle est ­ on s'en doute ­ le reflet même des strates et de l'évolution de la société égyptienne. Et, sans surprise, tout comme l'Egypte des années 90, les habitants du Yacoubian vont foncer tout droit dans le précipice... L'écriture est efficace, mais pas exceptionnelle, les rebondissements sont soigneusement travaillés, et la chute du livre, tourne, sans surprise, au happy-end cinématographique...

Claude GUIBAL, LIBERATION, 27 avril 2006