Son Excellence

Roman de Naguib Mahfouz traduit de l'arabe par Rania Samara

[...]La bureaucratie: la onzième plaie de l'Egypte...

On n'en aura jamais fini de découvrir Mahfouz: voici un inédit, Son Excellence, qui fut écrit il y a trente ans pour secouer - vertement - les pesanteurs de la société égyptienne. Othmân Bayyoumi est un fonctionnaire assidu, bigot, un tantinet kafkaïen, qui a tout sacrifié pour son métier, ô combien obscur, afin de gravir les échelons et de devenir un ponte de l'Administration. Pas de piston, mais des rêves démesurés: ce Rastignac de la paperasse ne cessera de multiplier les courbettes, de lécher les bottes de ses supérieurs, de trimer comme un galérien pour parvenir à ses fins...

C'est le procès de l'ambition que fait ici Mahfouz, plus caustique que jamais; et c'est aussi le portrait d'un antihéros détruit par cette bureaucratie qui, depuis le temps des pharaons, a toujours été l'une des grandes plaies d'Egypte. Pour s'en guérir, le Nobel 1988 fait provision d'ironie voltairienne. En nous rappelant qu'il sut rester un redoutable caricaturiste, dans un pays qui n'aime guère plaisanter.

André CLAVEL, Lire, novembre 2006

Portrait d’un Rastignac cairote.

« La porte s’ouvrit sur une pièce immense, infinie. Tout un univers riche en significations et en stimulations sollicita d’un coup son attention. » Ainsi débute le nouveau roman du prix Nobel égyptien Naguib Mahfouz, qui paraît en français ces jours-ci, quelques mois après la disparition du maître. Dès les premières lignes, nous entrons dans cet univers à la fois maléfique et plein de charmes que Mahfouz décrit avec la minutie passionnée d’un peintre. C’est dans un monde quasi-paradisiaque que pénètre dès les premières pages Othmân Bayyoumi, le jeune héros de Son Excellence. Il vient d’être recruté par l’Administration centrale où ce fils de cocher aux traits de Rastignac rêve de faire carrière. Le jeune homme deviendra un fonctionnaire zélé qui, sous les yeux amusés du lecteur mis en confiance par les splendeurs de la prose de Mahfouz, monte en grade, franchissant à coups de veulerie et de flagornerie les obstacles qui se dressent sur ses pas. Jusqu’à y perdre son âme !

Paru en arabe il y a trente ans, Son Excellence est plus une novella qu’un roman. Une narration très mahfouzienne qui mêle le réalisme du conteur et l’ironie caustique et cinglante du romancier moderne, devenus au fil d’une œuvre prolifique la marque de fabrique de celui qu’on appelait le «Zola du Nil». Si ce récit-portrait d’un bureaucrate pathétique et kafkaïen qui sacrifie tout, bonheur, éthique, humanité, à l’autel de l’ascenscion sociale, n’atteint pas la perfection de l’éblouissante Trilogie qui a fait la réputation de ce grand romancier, on le lit d’un seule traite, happé par cette ambiance délétère de fin de civilisation où cohabitent la joie de vivre et la pourriture que la plume alerte de Mahfouz sait rendre à merveille.

Tirthankar CHANDA, RFI, novembre 2006