Le petit Voyeur

Roman de Sonallah Ibrahim traduit de l'arabe par Richard Jacquemond

Le lyrisme, c'est l'art du détail

 

C'est un garçon d'une dizaine d'années, assez triste, qui observe les adultes, écoute aux portes, fouille dans les tiroirs, et baisse les yeux quand des propos dérangeants sont tenus devant lui. Un garçon qui ressemble comme un frère à Sonallah Ibrahim. "Disons qu'il y a dans ce livre 20 % de fiction", assure l'écrivain égyptien, connu pour ses engagements politiques.

Avec Le Petit Voyeur, son huitième roman traduit en français, il a choisi un registre beaucoup plus intimiste. Nous sommes à la fin des années 1940, dans une famille de la toute petite bourgeoisie du Caire. "Famille" est un grand mot : depuis le départ de sa mère, le garçonnet vit seul avec son père, un modeste fonctionnaire à la retraite, qui s'occupe des tâches domestiques, cuisine, repasse, le soigne quand il est malade, lui fait réciter ses prières et ses leçons, écrit même ses rédactions, mais ne parvient pas à combler le vide immense laissé par l'absente. Et, continuellement, comme une mauvaise madeleine, de petits faits de la vie quotidienne ramènent l'enfant plusieurs années en arrière, lui rappelant les jours heureux, le paradis perdu. Ces flashback surgissent en italique, au milieu d'un paragraphe, sans même un retour à la ligne. Sonallah Ibrahim les rédige au présent, comme le reste du texte, dans le même style dépouillé. C'est un peu déroutant. Le lecteur n'a pas toujours le temps de passer d'une époque à l'autre et de partager l'émotion du petit garçon.

Ce qui frappe d'emblée dans ce roman, c'est son style : des phrases courtes, sans fioritures, d'une précision d'entomologiste. Rien à voir avec les grandes envolées de certains auteurs arabes. "Je hais le lyrisme, affirme Sonallah Ibrahim. Le roman, c'est l'art du détail." Ne dites pas qu'un immeuble est haut ou qu'une route est longue : indiquez le nombre d'étages ou de kilomètres. Avec Hemingway, il pense que le romancier ne doit montrer que la partie émergente de l'iceberg. Dans Le Petit Voyeur, Sonallah Ibrahim fait oeuvre de greffier, relatant la vie de ce foyer avec une incroyable minutie, qui ravira les historiens du futur. Rien n'échappe à ses descriptions, pas même les marques des produits, qui rappellent toute une époque : "un tube de dentifrice Kolinos, un pot de crème dépilatoire Zambuk, de la Noline pour démêler les cheveux..." Voici l'enfant avec son père : "Il m'accompagne aux WC pour que je fasse pipi. Je me plains de l'odeur. C'est à cause de la chasse d'eau qui ne marche pas, dit-il. Je récite le verset du Trône, comme il me l'a appris. Il me pousse doucement pour me faire monter sur le socle de pierre. Comme je résiste, il monte lui aussi pour être à côté de moi et me tient par l'épaule pendant que je déboutonne ma braguette."

Le père est à la recherche d'une nouvelle femme. L'enfant et lui partagent un appartement avec un policier et sa compagne, "madame Taheya". Une jeune femme troublante, qui fume, passe du rouge sur ses lèvres pulpeuses, attire le garçon à elle, le couvre de baisers... Une amoureuse ? Une maman de substitution ? Dans cet univers, la sexualité est omniprésente, et toujours cachée.

Né en 1937, Sonallah Ibrahim a abandonné ses études de droit, au début de la période nassérienne, pour militer clandestinement au Parti communiste, alors interdit. Arrêté en 1959, il va passer cinq ans sous les verrous, subissant et observant toutes les horreurs du système carcéral égyptien. A sa sortie de prison, il publie un brûlot, aussitôt censuré, mais qu'on va se passer sous le manteau. Cette odeur-là, édité en 1966 (Actes Sud, 1992) évoque l'enfermement qu'il a subi et décrit de manière très crue la misère sexuelle de ses compatriotes. Des sujets que la littérature arabe n'abordait guère jusque-là.

En 1981, il revient à la charge avec Le Comité (Actes Sud, 1992), roman kafkaïen, dans lequel un intellectuel égyptien comparaît devant une mystérieuse instance inquisitoriale, composée de militaires et de civils. Ses romans suivants dénoncent la corruption, l'emprise religieuse, la passivité, les multinationales ou l'arrogance de l'Occident. La situation de la femme arabe le désole tout autant. Dans Les Années de Zeth (Actes Sud, 1993), l'héroïne semble être paralysée par la peur, alors que Warda, titre d'un autre roman (Actes Sud, 2002), réussit à briser les carcans sociaux.

L'écrivain n'hésite pas à parsemer ses livres de brèves nouvelles d'actualité. Il ne le fait pas dans Le Petit Voyeur, mais la politique y est constamment présente en arrière-plan. C'est la fin du règne de Farouk, marqué par la déliquescence du pouvoir, l'irruption de nouveaux riches et des inégalités sociales criantes. La colère gronde, la révolution de 1952 n'est pas loin. Pour Sonallah Ibrahim, la période actuelle ressemble beaucoup à ces années-là : "Il va arriver quelque chose, ce n'est pas possible... Nous assistons à un effondrement de la protection sociale, de l'éducation..."

Est-il libre d'écrire ce qu'il veut ? "Oui, je suis libre, mais pas en raison de la démocratie : parce que le pouvoir est faible et concentre toute son attention sur les manifestations publiques. Vous pouvez écrire, ils ne lisent pas. Je vis dans un immeuble de 33 appartements, occupé par des médecins, des ingénieurs, des officiers... Un immeuble sans bibliothèques, à part des livres de religion." Sonallah Ibrahim ne se contente pourtant pas d'écrire. Ses séjours à l'étranger - Berlin, Moscou et San Francisco - lui ont ouvert des perspectives : il a participé à la création d'un groupe altermondialiste qui tient congrès au Caire tous les ans. Il est aussi l'un des membres fondateurs du mouvement Kefaya ("Ça suffit !"), qui a fait irruption il y a quelques années dans la vie politique, démontrant qu'une opposition non islamiste était possible. En 2003, lorsqu'un prix littéraire prestigieux, décerné par le Conseil supérieur de la culture, lui a été attribué, Sonallah Ibrahim est monté à la tribune. Devant une salle stupéfaite, il a renoncé publiquement à cette distinction - et par le fait même à une somme d'argent importante - pour ne pas cautionner un système qu'il dénonce. "J'ai voulu, dit-il, montrer que chacun peut résister à sa manière, selon ses propres moyens."

Il a fallu attendre Le Petit Voyeur pour comprendre le début de ce parcours. "Jusqu'ici, dit Sonallah Ibrahim, je n'avais pas réussi à écrire sur mon enfance. Sans doute n'étais-je pas assez âgé pour comprendre mon père." Au-delà d'une autobiographie romancée, ces pages teintées de mélancolie éclairent de manière saisissante tout un pan de la société égyptienne. Une société marquée par les désillusions, bousculée par la mondialisation, réfugiée dans la religion, mais, finalement, pas très différente de celle d'hier quand on l'examine, comme le petit Sonallah, par le trou de la serrure.

Robert SOLE, LE MONDE DES LIVRES, 18 septembre 2008

 

Fiction d'ailleurs: automne chaud devant

 

Lorsqu'il colle directement son oeil à la serrure, l'enfant n'aperçoit qu'une "petite boule bleutée, c'est l'oeil abîmé de la vieille". Il découvre que l'on voit mieux en faisant semblant de ne pas regarder, et pratique donc, en toute indiscrétion, la flânerie visuelle dans Le Caire des années 40. Blotti dans l'ombre de son père qui l'élève seul, l'enfant savoure les plaisirs furtifs de la vie : écraser une punaise qui file sur un mur, goûter le sirop dépilatoire qu'une femme prépare avec du miel et du citron, se faire affectueusement pincer la joue par les grands lorsqu'il manque l'école. Journaliste emprisonné pendant cinq ans pour son militantisme de gauche, dans l'Egypte des années 60, Sonallah Ibrahim jette ici un regard amer sur son enfance. Déjà remarqué pour Cette odeur-là (éd. Actes Sud, 1993), où il revenait sur ses humiliations de jeunesse, l'écrivain n'est pas homme à s'épancher.

Son petit voyeur engrange les sensations, survit au vide en mémorisant l'infiniment petit. Cette technique confère au livre une force sensuelle qui atténue le désespoir ambiant. Phrases sans verbe, rêveries italiques, descriptions corporelles et alimentaires : Sonallah Ibrahim garde ce ton moderne et mordant qui a toujours été le sien. L'enfant note tout, avec une prédilection pour les mouvements de tête des adultes, comme s'il avait l'intuition que tout se joue là-haut, dans ces réservoirs à cervelle inaccessibles. Son intuition silencieuse donne une grande juvénilité à ce beau roman d'apprentissage.

Marine LANDROT, TELERAMA, 27 semtembre 2008